L'art à la lettre
Les missives de Pissarro à Gauguin, de Monet à Mallarmé ou de Miró à Queneau... Autant de mots qui illustrent, de 1800 à 1950, le travail de ces peintres et dévoilent un large pan de leur intimité. Alors que le Musée des lettres et manuscrits présente, du 29 avril à la fin août, son exceptionnelle collection de lettres d’artistes, Evene a choisi de trahir quelques secrets de Delacroix, Manet, Gauguin ou Matisse.
Par François Aubel
Et si les artistes vous mettaient dans la confidence. Et quels artistes ! Manet dont l’on découvre en ce moment l’aspect moderniste de son œuvre à Orsay, mais aussi son ami Monet, Ingres, Delacroix, Pissaro, Gauguin, Dali… Pour célébrer la première année de son installation sur le Boulevard Saint-Germain des-Près, le Musée des lettres et des manuscrits exhume de ses archives plus de 200 lettres de peintres. Trésors qui disent beaucoup, sinon l’essentiel, sur la peinture que Pierre Bonnard dans sa correspondance avec l’amazone Misia Sert nomme ces « jeux de grands enfants ». Des enfants terribles qui ont inventé les règles de leur art. lire la suite Ce que Gérard Lhéritier, Président-Fondateur du Musée des lettres et des manuscrits résume bien en décrivant l’intérêt du corpus qu’il présente dans son institution. « Il montre, tel un manuel d’histoire de l’art aux feuillets épars, que ceux qui furent à l’aube de leur carrière des renégats de l’art, marginaux et conspués, s’organisent pour enrichir leur travail ». Des artistes de rupture qui deviendront des références en bousculant sans cesse les standards de la représentation figurative. De nombreuses lettres disent cette lutte qui peut s’avérer acharnée. C’est Pissarro écrivant à Gauguin qu’il n’est pas allé à l’exposition des refusés de 1885 parce qu’il n’y a que des « horreurs » même s’il trouve les tableaux de Serret « superbes » avant de se demander : « Comment ont-ils pu refuser cet artiste délicat, si fin, si naïf ? C’est un comble… » C’est Cézanne, travailleur solitaire et acharné, dont la reconnaissance tarde à venir et qui décide de se retirer des expositions collectives dans lesquelles ses œuvres s’affichaient aux côtés de celles de Renoir ou de Monet. C’est encore Fernand Léger qui, en 1924, s’insurge contre la critique et les mondanités parisiennes : « Cocteau, les Soirées de Paris, les Ballets russes, tout ça c’est la “ bande des mondains ”. Il y a toujours eu cela en France. C’est piquant. Parisien. Ca a l’air de quelque chose. Mais les duchesses, les colliers de perles, les snobs croient que “ c’est ça ”. […] C’est le goût. Ce sacré goût français qui diminue les valeurs fortes. On est pourri de goût ici aussi. Bon ou mauvais moi ça m’emmerde. C’est du féminisme. Ils sont rares les types qui marchent derrière leurs couilles ; leurs couilles en avant, en face. » C’est enfin Van Gogh qui d’une écriture fine et régulière commente l’article laudateur d’Albert Aurier, fondateur de la mythique revue du Mercure de France, avant de regretter « la séparation entre impressionnisme et autre chose ». Et d’ajouter : « je ne vois pas l’utilité d’autant d’esprit sectaire que nous avons vu ces dernières années, mais j’en redoute le ridicule. »
« Courbet sans courbettes »
Au-delà des riches indications de théories picturales et des relations parfois tumultueuses que ces peintres peuvent entretenir avec leurs marchands, ces correspondances offrent aussi d’inestimables témoignages historiques. A preuve, cette lettre de Manet envoyée par ballon monté à sa « consoeur » impressionniste, Eva Gonzalès. Datée du 19 novembre 1870, elle relate le siège de Paris. « Beaucoup de poltrons sont partis, hélas, parmi nos amis, Zola, Fantin, etc. dans les indifférents Chaplin, et bien d’autres je crois qu’on leur fera mauvaise mine à leur retour. - Nous commençons à souffrir ici, on fait ses délices du cheval, l’âne est hors de prix il y a des boucheries de chiens, de chats et rats - Paris est mortellement triste, quand cela finira-t-il ? ». Ainsi saisit-on mieux le traumatisme à l’origine de la Commune qui, deux mois durant, du 18 mars au 28 mai 1871 va ensanglanter la capitale. Période durant laquelle Courbet va s’illustrer par sa foi militante. L’exposition présente ainsi deux lettres importantes de Courbet, l’une adressée à son mécène Alfred Bruyas et l’autre à Victor Hugo. Elles témoignent de l’âpre et fougueuse lutte menée par le peintre pour conquérir ou conserver indépendance et liberté. A Victor Hugo, alors en exil et qu’il appelle « Cher et grand poète », il écrit le 28 novembre 1864 : « Vous l’avez dit, j’ai l’indépendance féroce du montagnard ; on pourra je crois mettre hardiment sur ma tombe […] Courbet sans courbettes ». Bouillant, on découvre sous sa plume son esprit frondeur « malgré l’oppression qui pèse sur notre génération malgré mes amis exilés traqués même avec des chiens dans les forêts du Morvan, nous restons encore 4 ou 5 nous hommes assez forts malgré les renégats, malgré la France d’aujourd’hui et les troupeaux en démence nous sauverons l’art, l’esprit et l’honnêteté dans notre pays ». Homme fort, Matisse a tenu à le rester même sous le coup, de ce qu’il décrit, en 1940, comme « une caricature de régime ». Et c’est en défenseur du patrimoine qu’on le retrouve dans l’exposition, inquiet du destin de la collection de Paul Rosenberg. « Il n’y a pas que mes tableaux auxquels je tiens, vous n’en doutez pas, mais des chefs-d’œuvre de Courbet, de Corot. (…) Voyez que ces tableaux à la traîne, abandonnés, soient perdus ou confisqués par les Allemands, qu’en dira-t-on plus tard, quand on connaîtra leur histoire, de ceux qui pouvaient les abriter », écrit-il à Raymond Escholier, conservateur en chef du Petit Palais, quatre ans avant que sa fille Marguerite et son épouse Amélie ne soient arrêtées par la Gestapo.
Intimes confidences
C’est tout l’intérêt de cette exposition, elle nous ouvre l’intimité des peintres. On découvre leurs angoisses, leurs joies (rarement), leurs transports amicaux ou
amoureux, leurs difficultés matérielles… Des paragraphes entiers éclairent ainsi leurs existences. Monet, en pleine crise de confiance n’ose illustrer La Gloire, le
poème de son ami Mallarmé parce qu’il s’en sent incapable. Mallarmé dont le décès affecte particulièrement Gauguin. « Encore un qui est mort en martyr de l’art »,
écrit-il, désespéré de son exil à Papeete, en décembre 1898. Renoir souffre affreusement des dents quand André Derain se plaint quant à lui d’avoir beaucoup travaillé pour rien,
« dépassé par cet enchantement perpétuel qu’est ce Midi admirable mais qui rend la vie d’un peintre bien dure ». Et puis, il y a certaines confidences amoureuses que
nous n’aurions jamais eu la chance de découvrir sans l’ouverture de cette collection exceptionnelle. Celles qui révèlent les liens complexes entre Mme Trouillard et un Géricault
qui la présente en ces termes à son ami Dedreux-Dorcy : « une femme qui n’est ni précieuse ni bégueule (…) qui s’est fourrée dans la tête d’être folle de moi. » Celles montrant l’exaltation de Picabia à l’idée de retrouver sa maîtresse Germaine Everling. Ou la tendresse du vieux Monet à l’endroit de sa « bonne chérie », Alice Hoschedé. Toute la palette des sentiments s’étale là, dans ces relations épistolaires, pleines et déliées qui composent le contrechamp idéal aux toiles de ces maîtres.
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